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Voyage et tourisme

L'Espagne (Europe)


UN Siècle d'or, celui des conquistadores, à la "révolution tranquille" de Juan Carlos Ier, intervenant après les années d'autarcie du franquisme, qui l'avait jetée au ban des nations, l'Espagne n'est jamais restée indifférente au monde. Malgré les vicissitudes de l'intégration à l'économie mondiale, le pays a su trouver les voies du modernisme et du progrès en respectant une forte identité culturelle et la permanence des pôles régionaux.


Géographie physique


Si la péninsule Ibérique rappelle par son extension en latitude les deux péninsules voisines, l'Italie et la Grèce, elle s'en différencie par le caractère massif de l'ensemble, qui en fait une sorte de petit continent de 504 580 km2, partagé entre les domaines atlantique et méditerranéen, entre les régions humides et continentales et les zones sèches tournées vers l'Orient.


Structure et relief


La massivité d'ensemble, son contour quadrangulaire - dès l'Antiquité, le géographe grec Strabon comparait l'Espagne à une peau de taureau étirée - s'expliquent par l'omniprésence d'un socle ancien, dont la couverture a été plus ou moins remaniée sous l'influence du plissement alpin. Le plateau de la Meseta occupe l'essentiel du pays, auquel il donne une altitude moyenne élevée - avec un peu plus de 660 m (contre 342 m pour la France), l'Espagne est le pays européen le plus élevé, après la Suisse. Le paysage de la Meseta se caractérise par l'abondance des lignes horizontales : surfaces tranchant le socle surmontées de reliefs résiduels de granites ou de quartzites, dalles de calcaires lacustres accumulés dans les cuvettes des compartiments affaissés du socle, surfaces tranchant les sédiments.
Chaînes et dépressions se succèdent vers le sud en bandes orientées est-ouest: Pyrénées, monts Cantabriques, vallées du Duero et de l'Ebre, système central (sierras de Gata, de Gredos et de Guadarrama), vallée du Tage, monts de Tolède, vallée du Guadiana, sierra Morena (rebord méridional de la Meseta), vallée du Guadalquivir, chaînes Bétiques.
Le socle, responsable des colorations bistre et ocre de l'ensemble du pays, est porté à plus de 1 000 m d'altitude dans le système central, les monts Cantabriques, la sierra de la Demanda et les Pyrénées. La couverture, secondaire et tertiaire, s'individualise en grands ensembles formés de cuvettes subhorizontales mal drainées; elle prend parfois la forme de dépressions (vallées de l'Ebre et du Guadalquivir). Le jeu des plissements rend la structure complexe ; ainsi les couches incorporent-elles fréquemment des matériaux anciens arrachés au socle (schistes, roches cristallines ou calcaires) : c'est en particulier le cas dans la partie orientale du pays, de Gibraltar à la cordillère catalane.
Sur le piédestal que constitue la Meseta, les altitudes dépassent 2 000 m en Cantabrique. Elles atteignent 2 417 m à la Peña Ubiña (entre Asturies et Leon) et 2 648 m aux Picos de Europa, entre les villes de Leon et de Santander. Elles dépassent 3 000 m dans les Pyrénées, chaîne culminant à 3 404 m au pic d'Aneto (massif de la Maladeta), qui domine les 3 355 m du mont Perdu à l'ouest, le pic d'Estats (3 115 m) et le Puigmal (2 910 m) en pays catalan. Les 3 478 m du Mulhacén, que l'on tend parfois à oublier tant le point culminant de la péninsule est déporté vers le sud, introduisent dans la sierra Nevada, la "montagne enneigée", une variante montagnarde au sein d'une Andalousie au caractère déjà subtropical.


Terminologie géographique


Un certain nombre de termes espagnols sont passés dans le vocabulaire géographique international. Secano désigne les terres de l'Espagne sèche portant généralement des céréales en monoculture ou de la vigne, des oliviers, voire des arbres fruitiers ; au contraire, regadio (regar signifie "arroser") s'applique aux terres irriguées, celles des cultures maraîchères destinées à l'exportation. Le secano est le domaine de la culture alternée en rotation biennale (año y vez) ou en assolement triennal (al tercioregadio est le domaine de la huerta (du latin hortus signifiant "jardin"), plaine typique de la côte du Levant (Valence), qui bénéficie d'une irrigation permanente s'appuyant sur un système savant de canalisations.
L'influence de la langue espagnole s'exerce aussi dans le domaine de la géomorphologie : un canyon (cañon) est une vallée encaissée en gorge; une cuesta (cuesta) est un rebord abrupt lié à la présence d'une couche dure sur une couche tendre; une mesa (mesa) est un plateau basaltique dû à une coulée volcanique mise en relief; une meseta (meseta) est un ensemble tabulaire (Meseta - avec une majuscule - désigne le plateau central de la péninsule Ibérique). Le rambla est un torrent méditerranéen aux crues subites, mais à sec la quasi-totalité de l'année ; la raña, une surface d'érosion en glacis couverte de cailloutis ; la ria (ria), une vallée fluviale ennoyée en Galice (c'est, de toute façon, un estuaire)  ; le rio (rio) est un fleuve.


Hydrographie


Seuls les fleuves et les rivières du versant atlantique échappent à l'aridité et à la forte évaporation marquant le régime des cours d'eau espagnols, quelle que soit leur importance. Sur 900 km, le Duero (dont le débit à l'embouchure s'élève à 650 m3/s) et son bassin drainent le cinquième de l'Espagne. Se jetant dans l'Atlantique à Lisbonne, le Tage parcourt environ 900 km en territoire espagnol. L'Ebre (en latin Iberus), qui a donné son nom à la péninsule, naît aux abords des côtes atlantiques avant de bâtir un puissant delta cultivé le long de la Méditerranée, à 910 km de sa source. Le Guadalquivir fait un peu office de fleuve mythique, avec la région de marais des Marismas et l'héritage toponymique arabe soulignant l'irrégularité de son débit, comme l'atteste la fréquence de la racine oued (dans les zones semi-arides, un oued désigne un cours d'eau temporaire ou saisonnier), qui est à l'origine du préfixe guad : Guadajoz, Guadiato, Guadiamar, Guadalén, Guadalete, Guadalimar. Aux sources du Guadiana, des cuvettes endoréiques, c'est-à-dire sans écoulement organisé vers l'extérieur, accumulent les eaux dans des lagunes. Sur l'ensemble du territoire, on recense près de 1 700 lacs, pour la plupart localisés dans les Pyrénées, où ils ont surtout une origine glaciaire.


Climat


Considéré dans son ensemble, le climat de l'Espagne présente une sécheresse estivale marquée, des températures hivernales douces, des ciels généralement lumineux et un taux d'ensoleillement élevé. Cette image à l'usage des touristes ne représente en fait qu'une moyenne de données propres à trois grands ensembles climatiques hétérogènes, que distingue en premier lieu le niveau de leurs précipitations. La répartition des pluies permet de définir une Espagne del Norte ("du Nord") le long de la façade nord-atlantique, de la Galice aux Pyrénées. Dans cette bande soumise aux influences océaniques, il tombe au moins 600 mm d'eau par an. A l'extrême nord-ouest, Saint-Jacques-de-Compostelle enregistre 1 650 mm et 176 jours de pluie par an. La Corogne connaît des moyennes de 10°C en janvier et de 19°C en août : c'est la plus faible amplitude thermique du pays.
On distingue ensuite une Espagne littorale - le pays possède près de 4 000 km de côtes, dont l'essentiel sur la Méditerranée - très souvent réduite à une frange côtière se dégradant vers le sud-est; on pénètre alors dans le domaine de l'Espagne aride, qui évoque çà et là les paysages sahariens, notamment par la palmeraie d'Elche, dans la province d'Alicante (la proximité de l'anticyclone saharien accentue la sécheresse estivale). Les températures moyennes augmentent vers le sud : 16,5°C à Barcelone, 17°C à Valence et 18,5 °C à Malaga. Le nombre de mois durant lesquels les précipitations n'autorisent pas les cultures tempérées atteint huit à Murcie et dix à Almeria : les nuances désertiques de cette courte frange côtière sont attestées par la faiblesse des précipitations.
Le reste du pays s'inscrit largement dans le domaine de l'Espagne intérieure, à influence continentale. Le climat de la Meseta est marqué par des températures moyennes annuelles comprises entre environ 10°C (Avila, Soria et Burgos) et 15°C (Tolède et Ciudad Real). A Madrid, l'amplitude thermique peut atteindre 20°C ; le mois d'août peut surprendre par le phénomène de "froid au visage" (Agosto, frio en rostro).


Faune et flore


Le rôle de pont entre l'Europe et l'Afrique qu'a toujours joué l'Espagne - seuls 14 km séparent les deux continents au détroit de Gibraltar - a incontestablement laissé son empreinte sur le monde vivant. Une Espagne verte et arrosée (celle du Nord) s'oppose aisément à une Espagne grise et érodée composant l'essentiel du paysage. Le chêne atlantique, auquel succède le hêtre en altitude, constitue, avec la lande à genêts, la végétation de base de l'Espagne du Nord. Le chêne vert (Quercus ilex), lorsqu'il a été préservé, est l'espèce dominante de l'Espagne méditerranéenne; il est relayé par le pin pignon (Pinus pinea) et par le matorral en formation ouverte: maquis des sols siliceux (l'arbousier figure avec l'ours dans les armes de Madrid) ou garrigues des sols calcaires embaumées de thym et de romarin. La dégradation, accentuée par l'aridité, annonce le domaine du palmier nain (Chamaerops humilis) et de la steppe à alfa du Sud-Est. Pour leur part, les paysages canariens sont tropicaux.
La faune s'apparente à celle des régions tempérées ; on trouve en effet le renard et le sanglier ainsi que des variétés autochtones de certaines espèces de chèvres (Capra hispanica) ou de grenouilles (Rana iberica). Mais elle compte aussi des espèces nettement plus méditerranéennes, comme la perdrix, la caille, l'alouette, le canard et le flamant. On entre enfin dans le domaine alpin, qui est celui de l'aigle et des cervidés, préservés au sein de colonies isolées peuplant les hauts massifs.


Population


L'importance et la rapidité des mutations opérées dans un pays dont le retard économique était doublé d'un fonctionnement en autarcie ont fondamentalement modifié la physionomie de la société. Il se dégage pourtant quelques constantes qui s'expriment par l'émergence de métropoles au poids croissant: Madrid, Barcelone et Séville. Les deux dernières ont bénéficié, en 1992, respectivement des retombées des jeux Olympiques et des 42 millions de visiteurs de l'Exposition universelle. La population estimée à 39,4 millions d'habitants [1998] et la densité moyenne de 78 h./km2 [estimation 1998] mettent en valeur les provinces périphériques et laissent Madrid, la capitale, isolée au centre de la Meseta, région au tissu humain extrêmement lâche. Une majorité d'Espagnols sont concentrés dans les grandes villes littorales, alors que se met peu à peu en place une couronne d'urbanisation continue reliant les sites les plus favorables de la bordure méditerranéenne. Issus de noyaux anciens, de la création de nouveaux ports de plaisance ou de la multiplication des urbanizaciones (pavillons en lotissements), ces sites sont essentiellement fréquentés en période estivale. La plus grande partie de la population se rassemble en Andalousie (6,7 millions h.), en Catalogne (plus de 6 millions h.), dans les communautés de Madrid (4,6 millions h.) [1994] et de Valence (749 361 h.). Ces quatre régions réunissent 45,8 % de la population et représentent 60 % du PIB espagnol.


Démographie


Les spécialistes attribuent à l'Espagne du XVIIe siècle, celle de la "décadence", environ 7 millions d'habitants. La progression est d'abord lente (10,5 millions en 1800) avant de s'accélérer au XXe siècle : 18,5 millions en 1900 ; 23,5 millions en 1930 ; 30,5 millions en 1960 ; près de 40 millions à l'aube du IIIe millénaire. Le taux de natalité a chuté de 21 p. mille en 1960 à 15 p. mille en 1980 et à 9 p. mille [en 1997], plaçant désormais cet ancien pays "naisseur" au niveau de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas, dans la catégorie des pays "vieux". L'Espagne est entrée dans une phase de transition démographique grâce à une baisse corrélative des décès et de la mortalité infantile; en chute libre, cette dernière est passée à 5,6 p. mille en 1997.
Les mouvements migratoires commencent à jouer un rôle socio-économique important à partir des années 1960, lorsque les ruraux, attirés par les centres urbains et les emplois qu'ils suscitent, peu à peu délaissent la campagne. En trente ans, 7 millions de migrants, dont 500 000 en 1964, ont suivi ce parcours, jusqu'aux années 1990, lorsque s'amorce le tassement du mouvement. Madrid, Barcelone, Valence, Palma de Majorque et Malaga furent les premiers lieux de destination. Pour leur part, les soldes provinciaux ont été négatifs pour Barcelone, Guipuzcoa et Biscaye; positifs pour Madrid, Las Palmas, Malaga, Gérone et les Baléares.


Le réseau urbain


Les villes concentrent désormais l'essentiel de la population (78,7 %) ; en outre, la fécondité y est plus importante que dans les zones rurales, surtout dans le Sud. Au sommet de la hiérarchie se trouvent la capitale, au coeur de la Meseta (plateau sur lequel sont disséminés 20 % de la population), et la vieille métropole catalane (Barcelone, 1,6 million h.). Parmi les quatre villes suivantes, Valence (749 361 h.) confirme qu'elle a dépassé le développement de sa huerta et de ses activités traditionnelles, tandis que Saragosse (598 078 h.) a su bénéficier de sa fonction de commandement au sein du carrefour aragonais. Les métropoles andalouses sont également bien placées, avec Séville (678 902 h.) et Malaga (523 450 h.). On trouve ensuite une quinzaine de villes de plus de 200 000 h., avec notamment la métropole basque, Bilbao (365 269 h.), et les grandes cités touristiques que sont Alicante, Palma de Majorque et Las Palmas (Canaries). Dans ce groupe, le développement des satellites de Barcelone, comme L'Hospitalet de Llobregat et Badalona, n'est pas négligeable. Cordoue et Grenade complètent le réseau andalou ; Vigo, Gijon et La Corogne celui du Nord. Valladolid (Castille-Leon), devenue industrielle, s'oppose à Murcie, encore agricole pour une bonne part. Les métropoles et capitales des anciennes régions historiques mises à part, l'essentiel du réseau urbain espagnol est constitué de villes approchant les 100 000 habitants, dont la plupart sont devenues capitales provinciales. Toutes les capitales andalouses sont là: Almeria, Cadix, Huelva (Jaén est très proche de ce seuil). Même Logroño, dans la nouvelle région de la Rioja, compte 122 607 habitants. Autour de Barcelone s'est développée la conurbation Sabadell-Tarrasa. A la périphérie de Madrid, la croissance de villes comme Alcala de Henares, Alcorcon, Getafe, Leganés et Mostoles est, en revanche, fortement entravée par le poids de la capitale.


Le morcellement régional


Dans un pays très centralisateur jusqu'en 1975, les cinquante provinces (provincias) héritées du XIXe siècle et bâties sur le modèle des départements issus de la Révolution française sont regroupées en dix-sept communautés autonomes (comunidades autonomas) - équivalents des Régions françaises. Hormis quelques exceptions dans le nord du pays, la dénomination de la province reprend celle de sa capitale. Très différentes entre elles, ces entités renvoient parfois à de puissants héritages historiques, souvent même à d'anciens royaumes. Avec une superficie pratiquement équivalente à celle du Portugal et sa forte identité de "finisterre", l'Andalousie est pratiquement un monde à part. Au centre, la Meseta, partagée entre Madrid et les deux Castilles (Castille-La Manche, Castille-Leon), est divisée entre une quinzaine de provinces. La Catalogne, longtemps irrédentiste, talonne l'Andalousie dans le rang des communautés autonomes les plus peuplées; sa densité (190 h./km2) est cependant encore loin de celle du Pays basque (301 h./km2). Parmi les 136 régions d'Europe, la Catalogne se place au septième rang pour la richesse, et Madrid au dix-septième rang.
La Galice (La Corogne, Lugo, Orense, Pontevedra) forme un bloc massif, tout comme la Catalogne (Barcelone, Gérone, Lérida et Tarragone) ou l'Andalousie (Almeria, Cadix, Cordoue, Grenade, Huelva, Jaén, Malaga, Séville). L'ancienne Vieille-Castille, devenue Castille-Leon, comprend neuf provinces : Avila, Burgos, Leon, Palencia, Salamanque, Ségovie, Soria, Valladolid et Zamora. L'ancienne Nouvelle-Castille (Albacete, Ciudad Real, Cuenca, Guadalajara, Tolède), désormais Castille-La Manche, abandonne Madrid (qui est devenue autonome) et récupère Albacete (isolant de la sorte Murcie). Avec la reconnaissance des langues régionales, on écrit Catalunya (Catalogne) en catalan, Galizia (Galice) en galicien et Euskadi (Pays basque) en basque.


Economie


Même si l'ouverture du marché unique européen coïncide avec l'exercice d'une politique de rigueur, l'Espagne est en grande partie parvenue à remporter le pari engagé le 1er janvier 1986, lorsque - cinq ans après la Grèce mais en même temps que le Portugal - elle intègre la Communauté européenne. L'impact de l'"ouverture" a permis de soutenir la croissance, bien que la persistance d'un fort taux de chômage (qui reste supérieur à 17 %) [estimation 1999] soit une forte entrave à l'entretien des dynamismes amorcés.
C'est d'abord dans le domaine de l'industrie que se sont opérées les grandes reconversions, avec par exemple le rachat de SEAT par le géant allemand Volkswagen en 1986 ou la modernisation et la compression des effectifs dans les services publics. Ce nouvel élan se concrétise par l'accroissement des échanges commerciaux avec la Communauté européenne (68,5 % des exportations, 61,3 % des importations). Les deux tiers de la production alimentaire espagnole traversent les Pyrénées à destination des partenaires européens. A l'inverse, l'Espagne donne la priorité à l'UE pour deux tiers de ses achats de produits manufacturés et 41 % de ses importations agricoles et agroalimentaires : on ne saurait davantage jouer la carte communautaire.
Le taux de pénétration étrangère s'amplifie avec les investissements américains et allemands; les grandes multinationales poursuivent les transferts d'unités de production en Espagne, en particulier dans les industries mécaniques (Ford). C'est à Valladolid que FASA-Renault a entrepris de construire depuis 1993 le modèle "Twingo".
Défrayant souvent la chronique - lorsque sont délestés de leur chargement les camions de primeurs à la frontière française -, l'Espagne ne produit plus seulement les grandes spécialités méditerranéennes que sont l'huile d'olive, les agrumes, le vin et les produits de la huerta: elle s'affirme aussi comme une plate-forme manufacturière de l'Europe, et ce d'autant qu'elle bénéficie de faibles coûts de production et d'une main-d'oeuvre à la fois qualifiée et encore peu exigeante. Ainsi a-t-on avancé le rapprochement du royaume avec les pays de l'Asie du Sud-Est, qui concurrencent d'ailleurs Madrid dans les domaines de la construction navale, du textile et de la sidérurgie, trois des piliers de l'économie ibérique.


Agriculture et pêche


Au cours des deux dernières décennies du XXe siècle, l'agriculture espagnole répond mieux à la demande intérieure, après avoir soutenu le développement industriel dans les années 1940 et 1950. Elle alimente une bonne part des exportations d'agrumes, de vin et de primeurs distribués sur les vastes marchés que sont les espaces allemand et britannique. En 1993, les agrumes représentaient 17 % des exportations agricoles, les légumes 12 %, l'huile et le vin 8 % ; outre les crustacés, les importations concernent le soja, le maïs, les semences et le café.
L'Espagne est un pays agricole méditerranéen à variété continentale, ce qui explique la permanence des excès estivaux (sécheresses) et hivernaux (gelées). On distingue quatre Espagne agricoles: celle du monte, avec ses garrigues longtemps transformées en terres de parcours pour les troupeaux, est à peu près stérile; celle du Norte, déjà plus océanique, est le domaine des élevages (laitages, boucherie) ; celle des cultures arbustives (oliviers, amandiers, noisetiers, caroubiers) ; celle, méditerranéenne, des cultures en secano : céréales, vignes, oliviers, ainsi que fruits et légumes, sont cultivés grâce aux techniques d'irrigation des huertas. L'Espagne, qui possède le premier vignoble du monde par la superficie, est cependant devancée par la France et l'Italie pour ce qui est de la production de vin.
La concurrence communautaire a favorisé la mécanisation et la motorisation. Toutefois, comme la terre permet toujours de thésauriser, la grande propriété exploitée extensivement perdure - surtout en Andalousie, dans la huerta de Valence, en Castille et en Catalogne -, sans que disparaisse l'extrême parcellisation des terres, qui est plutôt l'apanage du Nord-Ouest. Même si leur nombre est en baisse constante, 10,2 % des actifs sont encore employés dans les branches du secteur primaire en 1994, avec une large prédominance du Sud (Andalousie) sur le Nord (Galice). Dans la région de Séville, la proportion d'actifs employés dans l'agriculture est équivalente à celle de l'industrie (17 %).
L'Espagne a hérité d'une vieille tradition halieutique (basque surtout) et d'un régime alimentaire naturellement porté vers les produits de la mer. La pêche est surtout dynamique dans le Nord-Ouest (Vigo, La Corogne) et le Sud-Ouest atlantique (Cadix), où la production est de loin plus importante que celle de la côte méditerranéenne et des Canaries (Saint-Sébastien de la Gomera, Las Palmas, Arrecife). La production totale (près de 1,3 million de t) [1994], supérieure au million de tonnes depuis la fin des années 1960, place l'Espagne au deuxième rang de l'"Europe bleue", juste derrière le Danemark mais loin devant la France (en 1994, le premier armement français a même été repris par le groupe Pescanova de Vigo), pays avec lequel les marins espagnols entrent régulièrement en conflit à propos de la jouissance des zones de pêche dans l'Atlantique.


Mines et énergie


Les minerais sont une ressource importante de l'Espagne depuis l'Antiquité; la colonisation économique des grandes compagnies étrangères a été importante dans ce domaine (Peñarroya est française). Les principales richesses exploitées sont le plomb (Linares), les pyrites de cuivre (Minas de Riotinto) et le mercure d'Almadén (qui est propriété de l'Etat) ; le fer de Biscaye, autour de Bilbao, est à la base de l'industrie lourde.
Les ressources énergétiques proviennent en partie du charbon (Asturies, Teruel et Leon) et des lignites catalans. Le pétrole est importé du Mexique et du Moyen-Orient. Le gaz naturel, acheté à l'Algérie, transite par les installations portuaires de Barcelone. Les principales centrales électriques sont localisées sur les grands fleuves, Tage et Duero. La production nucléaire, inaugurée en 1969, est entrée dans la troisième génération avec les centrales de Vandellos (Tarragone) et de Trillo (Guadalajara). Elle fournit 18 % de l'électricité, contre le double pour les centrales hydroélectriques.


Industrie


L'éventail industriel de l'Espagne est large. La métallurgie (Asturies, Biscaye, Sagunto), confrontée à une urgente nécessité de modernisation, rencontre des difficultés allant jusqu'à hypothéquer la survie de ses unités, comme Ensidesa, entreprise sidérurgique employant 10 000 personnes dans les Asturies. La pétrochimie, secteur largement dépendant de l'approvisionnement extérieur, est dispersée à Puertollano, Tarragone et Algésiras. Le bâtiment, dont les bons résultats sont pour une large part imputables à la conjoncture très favorable des années 1980, est étroitement lié à la fréquentation touristique. L'Espagne occupe une place honorable dans les domaines des machines-outils (Pays basque), de la construction navale (Galice), de l'automobile (SEAT, FASA-Renault, Ford, Citroën), qui place l'Espagne au cinquième rang mondial des producteurs. Le pays catalan est de longue date un producteur renommé de textiles et de chaussures. De plus en plus, l'électronique affirme sa compétitivité. L'électroménager, souvent réparti en petites entreprises - filiales de multinationales localisées à Madrid et à Barcelone -, assemble des pièces importées. La production d'automobiles est notable: plus de 1,8 million d'unités en 1994 (dont un quart pour la SEAT) ; près de la moitié des voitures sont exportées. Dès la Première Guerre mondiale, Hispano-Suiza fabriquait des voitures, avant de produire des avions. Désormais, symbole de l'intégration européenne et des progrès réalisés dans les industries de pointe, les ailerons des Airbus sont produits en Espagne. L'industrie des biens de consommation enregistre d'importants progrès grâce aux exportations et à l'existence d'un marché intérieur non encore saturé.
Les industries espagnoles obéissent aujourd'hui à deux logiques de fonctionnement : celle, d'une part, des "nouveaux pays industriels" (NPI) - que sont, par exemple, le Brésil et la Corée du Sud -, marquée par une forte dépendance vis-à-vis de l'extérieur et par de perpétuels réajustements imposés par une forte demande intérieure et une croissance rapide; celle, d'autre part, des vieux pays industriels, dans l'héritage desquels se situe l'Espagne lorsqu'elle rejoint la Communauté européenne en 1986. Cumulées, ces tendances ont entraîné d'importantes mesures de restructuration et de compression du personnel; elles suscitent une course effrénée aux équipements performants.


Transports et communications


Les réseaux de transport, encore mal organisés, sont souvent de réfection ou de création récentes. Dans un Etat de tout temps centralisé, qui privilégia longtemps la capitale et ses abords, cette situation constitue une entrave au développement des jonctions interrégionales. La route draine 90 % du trafic intérieur de passagers et 73 % du fret. Dans ces deux domaines, le rail ne concerne que 7 % du trafic. L'Espagne ne possède que 2 000 km d'autoroutes, mais le gouvernement mène une politique d'aménagement visant à répondre à l'extension rapide du parc automobile. Même si le rail reste vétuste et mal raccordé à l'Europe, un ambitieux programme, lancé en 1988, visait à relier Barcelone à Séville via Madrid: en 1992, l'inauguration de l'Exposition universelle de Séville a fourni le prétexte à la mise en service d'une ligne de train à grande vitesse entre Madrid et la capitale andalouse. Dans le domaine aérien, seules Séville et Barcelone bénéficient, depuis Madrid, d'une desserte convenable; d'importantes infrastructures ont cependant été établies à Palma de Majorque et à Malaga avec l'objectif de promouvoir le tourisme et les échanges.


Echanges extérieurs


Après l'Union européenne - et à l'intérieur de celle-ci, par ordre décroissant, la France, l'Allemagne, l'Italie et la Grande-Bretagne -, les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial de l'Espagne. Les automobiles, les produits pétroliers et les fruits occupent les premiers rangs des exportations; le pétrole et les automobiles sont les premiers postes des importations. La balance commerciale présente un solde négatif (les exportations ne représentent que 76 % du montant des importations). La multiplication des foires internationales témoigne toutefois de l'ouverture économique du pays. Parce qu'elles organisent de fréquentes manifestations, les villes de Barcelone, Las Palmas, Valence, Bilbao, Séville, Saragosse et Madrid bénéficient d'un remarquable développement des services. Les premières entreprises du secteur tertiaire sont Telefonica, devant les grands magasins du Corte Inglés et la compagnie aérienne Iberia. Viennent ensuite les assurances et les grandes banques - Banco de Santander, Banco Central, Banco de Bilbao -, qui complètent, malgré le krach du Banco Español de Crédito (Banesto), en décembre 1993, le réseau très étendu des caisses d'épargne.


La manne touristique


Phénomène économique récent, le tourisme a pris une grande importance, après avoir contribué à l'ouverture de l'Espagne, tout en assurant les rentrées de devises qui permettent de limiter le déficit de la balance commerciale. Jusqu'au milieu du XXe siècle, les visiteurs étrangers se cantonnaient principalement au Pays basque (Saint-Sébastien), à la Costa Brava (entre Barcelone et la frontière française), à Majorque (qui reçut Chopin et George Sand) et à la mythique Andalousie. Les hôtels installés sur la côte autorisaient l'accueil de 300 000 touristes dès les années 1930.
Une certaine forme d'exotisme que l'on pouvait trouver au pied des Pyrénées, des conditions climatiques favorables, le faible cours de la peseta et la richesse du patrimoine architectural ont drainé un flot considérable de visiteurs français depuis 1948 ; rapidement le tourisme rapporta plus que les exportations de fruits et de légumes. Lorsque le nombre de visiteurs atteignit 7 millions, en 1960, puis 14 millions, en 1965, fut introduite la notion de "tourisme de masse" ; avec 30 millions en 1975 et plus de 61 millions en 1994, les Espagnols comptent désormais en moyenne 2 touristes par habitant et par an. Le mythe des "côtes" est né : Costa del Azahar ("de la fleur d'oranger") à Valence, Costa del Sol ("du soleil") à l'ouest de Malaga, Costa de la Luz ("de la lumière") sur la façade sud-atlantique.
Si le secteur touristique correspond à 10 % du PIB et de l'emploi, son succès a aussi ses revers : emprise sur les bonnes terres, développement de "villes fantômes" désertées l'hiver, multiplication des urbanizaciones et des pisos (appartements) d'une désolante banalité. Les paysages côtiers sont saccagés par les murs de béton, et la société rurale est désorganisée par les migrations que suscitent les chantiers de construction et les multiples services gravitant autour du tourisme. Cette perte évidente d'identité est en outre aggravée par l'accentuation des déséquilibres entre les régions au profit des zones littorales. De plus, la forte dépendance vis-à-vis des tour-opérateurs de l'Europe du Nord ôte à l'Espagne une part des revenus qu'engendre l'activité touristique.
On recense une dizaine de grandes régions touristiques. Les Baléares, archipel fréquenté par les croisiéristes, sont l'une des grandes destinations mondiales des charters, tout comme les Canaries, îles prisées des voyages organisés vantant la qualité des doux hivers "ibériques". La Catalogne et le Levant, avec leurs innombrables terrains de camping, toujours très fréquentés par les estivants français, profitent du pôle barcelonais et de son poids culturel. L'Andalousie, à la fois élitiste et populaire, littorale et historique, méridionale et islamisée, reste une destination très prisée. Le Nord-Ouest, avec Santander (ville à présent reliée par ferry-boat aux autres pays celtes que sont la Bretagne, le Sud-Ouest de l'Angleterre et l'Irlande) et Saint-Sébastien, vieilles stations aristocratiques, bénéficie de la présence de la route médiévale de pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Madrid et la couronne des vieilles villes castillanes - Tolède, Ségovie, Burgos, Valladolid, Avila ou encore Salamanque - tirent avantage de la fonction de plaque tournante de la capitale espagnole.
Environ le quart des nuitées annuelles intéressent les Baléares, et le cinquième la Catalogne ; viennent ensuite les Canaries, le Levant et l'Andalousie. Les Français fournissent le quart des visiteurs, devant les Portugais (un cinquième) et les Britanniques (un septième).


Histoire


L'Espagne est peuplée, de manière attestée, depuis un demi-million d'années. A Torralba et à Ambrona (dans la province de Soria, au nord-est de Madrid), on a retrouvé des squelettes d'éléphants qui avaient été piégés par des tribus d'hommes préhistoriques de l'espèce Homo erectus. Il y a quelque 15 000 ans, des hommes de l'espèce Homo sapiens ornèrent les grottes d'Altamira (dans la province de Santander, sur le golfe de Biscaye) de superbes peintures représentant des chevaux, des biches et des bisons en ocre rouge cerné de noir.


Colonisations et conquêtes


La "révolution néolithique", marquée par l'introduction de l'agriculture et de l'élevage, eut lieu en Espagne vers 3000 av. J.-C. De nombreux dolmens et tombes mégalithiques subsistant dans le sud de l'Espagne, dans la région de Malaga, témoignent de la vitalité du faciès culturel appelé "almérien" (de "Almeria"). Vers 1000 av. J.-C., des immigrants arrivèrent par vagues. Les Celtes, peuple de langue indo-européenne, pénétrèrent par le nord, tandis que des colons issus du monde méditerranéen fondèrent des villes sur le littoral : les Phéniciens à Cadix, les Grecs à Malaga et à Ampurias, les Carthaginois à Carthagène.


La conquête romaine


Au cours du IIIe siècle av. J.-C., les Carthaginois venant d'Afrique du Nord étendirent leur domination à toute une partie de la péninsule Ibérique. Les ressources espagnoles en hommes et en chevaux furent vitales pour Carthage dans ses guerres incessantes contre Rome. Au début de la deuxième guerre punique, en 218 av. J.-C., l'armée romaine des frères Scipion commença la conquête de l'Ibérie ; si les Romains écrasèrent définitivement les Carthaginois en 201, ils mirent près d'un siècle à imposer leur domination aux indigènes, dont la résistance fut particulièrement farouche dans le Nord (Pays basque, Asturies, Galice actuels), qui ne fut pacifié qu'en 19 av. J.-C. La péninsule devint alors l'une des provinces les plus précieuses de l'Empire, fournissant Rome en or, argent, cuivre, fer, étain et plomb. Deux des plus grands empereurs (Trajan et Hadrien) sont nés dans la péninsule, ainsi que certains écrivains latins de première importance, comme Sénèque et Quintilien.


L'Espagne wisigothique


Au début du Ve siècle, l'Empire romain fut envahi par des Barbares d'origine germanique, dont certains s'établirent en Espagne: les Vandales (qui passèrent en Afrique dès 429), les Suèves et les Wisigoths. Alors qu'ils étaient moins de 250 000, ces derniers réussirent à soumettre 6 ou 7 millions d'Ibères romanisés. Leur rôle fut décisif dans la formation du sentiment de l'identité espagnole (que célèbre Isidore de Séville dès le début du VIIe siècle). A l'unification du territoire autour d'une capitale, Tolède, s'ajoutèrent l'uniformisation du droit, grâce au Liber judiciorum (vers 654) du roi Receswinthe, et la fusion de la population barbare avec les Hispano-Romains, lorsque le roi Léovigild (568-586) autorisa les mariages mixtes. L'union religieuse fut assurée par la conversion des Wisigoths ariens au catholicisme en 589. La monarchie wisigothique accusait toutefois une certaine faiblesse ; leur titre étant électif, les rois étaient continuellement en butte à des intrigues fomentées par les grandes familles nobles (sur les treize rois qui ont régné au cours du dernier siècle de la monarchie wisigothique, deux ont été assassinés, quatre déposés et six ont été des usurpateurs). En 711, la famille du roi Wittiza, détrôné, qui voulait renverser le roi Rodrigue, demanda aux musulmans du Maroc leur concours. Le général musulman Tariq ibn Ziyad débarqua à Gibraltar en 711, écrasa Rodrigue (bataille du rio Guadalete) et, tirant parti des divisions qui déchiraient les Wisigoths, se lança à la conquête de l'Espagne.


L'Espagne musulmane et la reconquête


Les musulmans s'étaient rendus maîtres en 718 de la péninsule dans sa quasi-totalité. Une grande proportion de chrétiens convertis à l'islam ainsi que des musulmans de diverses nationalités - Arabes, Syriens et Berbères - fondèrent en Espagne de petites colonies. Les riches terres de l'Espagne méridionale, à laquelle ils donnèrent le nom "Djazirat al-Andalous", présentaient un intérêt incontestable comparativement aux déserts de l'Afrique du Nord.


De l'émirat aux "taifas"


Abd ar-Rahman Ier, dernier héritier des califes omeyyades, réussit à échapper au massacre de sa famille, quitta la Syrie et passa en Espagne, où il prit Séville puis Cordoue (756) et fonda un émirat. Abd ar-Rahman III mit un terme à une période de troubles, unifia l'Espagne mauresque et se proclama calife (929). Son règne (912-961), époque de prospérité économique et de splendeur culturelle, marque l'apogée de l'Espagne musulmane.
L'Andalus était, à bien des égards, radicalement différente de l'Europe chrétienne. Alors que l'Europe rurale s'était appauvrie, l'Andalus était une région de villes prospères tournées vers le commerce. Ses produits, notamment le verre, le papier, le cuir, l'orfèvrerie et les soieries, jouissaient d'une grande renommée jusqu'en Inde. Les souverains musulmans toléraient généralement les chrétiens et les juifs et encourageaient la diversité culturelle. Les sciences, la médecine et la philosophie étaient florissantes, en particulier à Cordoue, la capitale. Les savants islamiques espagnols, tel Averroès, étudièrent les oeuvres d'Aristote et des autres philosophes grecs, qui furent traduites en latin avant d'être diffusées dans le reste de l'Europe.
Cette situation dura sous le gouvernement du lettré ambitieux Ibn Abi Amir, connu sous le nom d'al-Mansour ("le Victorieux") et qui exerça une véritable dictature jusqu'à sa mort en 1002. L'Andalus se morcela alors en petites factions et en principautés, dressées les unes contre les autres (les taifas). Après la disparition du califat (1031), l'Espagne musulmane connut une réunification de courte durée sous des envahisseurs musulmans d'Afrique du Nord, les Almoravides (1086-1147) puis les Almohades (1147-1212), qui cherchèrent à instiller dans la population maure indigène un islam plus teinté d'intégrisme. En dépit de certains succès temporaires, l'Espagne musulmane ne pourra désormais que se tenir sur la défensive.


Les royaumes chrétiens


Les rares enclaves chrétiennes, que les musulmans avaient laissé subsister dans les régions montagneuses du Nord, étaient entre-temps devenues de puissants royaumes. Dans les Asturies, en bordure du golfe de Biscaye, un groupe de Wisigoths, d'extraction noble, avaient, au lendemain de la conquête arabe, choisi un roi en la personne de Pélage. A la tête d'une troupe de montagnards, Pélage défit même, probablement en 722, une armée musulmane à Covadonga, victoire qui fut saluée ultérieurement comme le début de la reconquête de l'Espagne (la "Reconquista"). Alphonse Ier (739-757) ajouta la Galice aux possessions des Asturies. Poussant vers le sud, ses successeurs atteignirent le Leon, et la découverte du tombeau présumé de saint Jacques sous Alphonse II (791-842) rehaussa le prestige de la monarchie asturienne, qui donna désormais à la Reconquête la tonalité d'une croisade.
Dans le nord-est de la péninsule, Charlemagne, après ses échecs devant Barcelone et à Roncevaux (778), constitua la Marche d'Espagne, embryon de la future Catalogne, qui s'émancipa progressivement de la tutelle franque à partir de 985 (ni les derniers Carolingiens ni Hugues Capet ne répondirent aux demandes de secours des comtes de Barcelone, assiégés par al-Mansour). Aux confins de cette région et des Asturies, le royaume de Navarre prit rapidement de l'importance au cours du Xe siècle. Enrichi par son commerce avec la France et le passage des pèlerinages à Saint-Jacques-de-Compostelle, le roi de Navarre, Sanche III le Grand, régna un temps sur toute l'Espagne chrétienne (1000-1035), avant que son empire soit partagé entre ses quatre fils. Sanche III ouvrit la société espagnole aux influences européennes, telles que la réforme monastique clunisienne et le féodalisme.
Les fondations de l'Espagne moderne furent avant tout jetées par l'Aragon et la Castille. L'Aragon, devenu royaume indépendant quand Ramire Ier (1035-1063) le reçut en héritage de son père Sanche le Grand, s'étant temporairement uni (1076-1134) au royaume de Navarre, s'agrandit - par une politique de mariages et d'alliances - et notamment de la Catalogne (1150). Ultérieurement, tout en restant distinctes, ces deux régions seront réunies sous la couronne aragonaise. Les rois d'Aragon menèrent une politique étrangère agressive qui leur permit d'étendre leur domination aux îles Baléares (1230-1286), à Valence (1238) et, plus tard, à la Sardaigne, à la Sicile et à Naples.
L'Aragon finit par adopter l'orientation méditerranéenne de Barcelone, tandis que la Castille, située sur le plateau de la Manche, au centre de la péninsule, constituait le principal moteur de la Reconquête chrétienne (prise de Tolède en 1085). A l'origine comté autonome rattaché à la couronne du Leon, la Castille était, aux confins de l'Espagne islamisée, le berceau d'une société dynamique et belliqueuse qui engendrait des capitaines et des aventuriers du type du Cid Campeador, qui conquit Valence en 1091. Alphonse VIII de Castille mène ses troupes, renforcées de celles d'Aragon et de Navarre, qui écrasent les Almohades à la bataille de Las Navas de Tolosa (1212). A l'issue d'une série de victoires (prise de Séville en 1248, bataille du Salado en 1340), seule Grenade restera aux mains des musulmans.
Au cours des XIVe et XVe siècles, l'Aragon et la Castille (définitivement réunie au Leon depuis 1230) furent appelés à jouer un rôle important dans les affaires européennes, notamment dans la guerre de Cent Ans, qui les opposa l'un à l'autre, ainsi qu'au Portugal et à la Navarre. Sur le plan intérieur, la monarchie castillane était affaiblie par ses nobles, qui cherchaient à s'arroger des privilèges féodaux, mais elle pouvait compter sur le concours des villes, dont des représentants siégeaient au Parlement (Cortes), et d'associations à caractère militaire (hermandades) qui faisaient régner l'ordre dans les campagnes.


Les Rois Catholiques


Par un hasard des fortunes dynastiques - l'accession d'Isabelle Ire au trône de Castille, en 1474, et de son époux Ferdinand II à celui d'Aragon, en 1479 -, les deux plus grands royaumes d'Espagne se trouvèrent réunis.
Isabelle entreprit de centraliser le pouvoir entre ses mains par l'entremise de l'Eglise. En 1480, l'Inquisition espagnole commença à soumettre à la question les hérétiques présumés et les juifs convertis, qui s'étaient rendus impopulaires par leurs activités financières; en 1492, tous les juifs d'Espagne furent frappés d'expulsion. L'Inquisition permit ainsi l'identification de l'Espagne au catholicisme orthodoxe, ce qui contribua à renforcer le sentiment national. L'année 1492 fut également celle de la prise de Grenade, qui consacrait la fin de la Reconquête, et de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Pendant ce temps, Ferdinand s'était lancé à la conquête de Naples et s'était engagé dans un conflit avec la France pour le contrôle de l'Italie. Il accrut, en outre, les possessions familiales de la Navarre et de territoires limitrophes de la France. A sa mort en 1516 (Isabelle étant morte en 1504), les deux couronnes échurent à leur petit-fils Charles Ier.


L'empire du monde


A peine Charles Ier venait-il de fouler le sol de ses nouveaux royaumes qu'il fut élu empereur du Saint Empire romain germanique sous le nom de Charles Quint et partit pour l'Allemagne. Pendant deux siècles, le destin de l'Espagne sera ainsi lié à celui de la maison de Habsbourg.


Le Siècle d'or


Charles Quint consacra le plus clair de son temps à la défense de ses possessions contre les attaques des Français, des Turcs et des princes protestants. Au début de son règne, le caractère étranger de son éducation, ses conseillers flamands et sa politique à la dimension de l'Europe le rendirent impopulaire en Espagne (révolte des comuneros, 1520-1521). Toutefois, il parvint à gagner la loyauté de ses sujets en dépit de ses longues absences, dues aux nombreuses expéditions militaires qu'il commanda en personne (prise de Tunis, assaut d'Alger, bataille de Mühlberg, etc.) et à ses multiples voyages diplomatiques. Il fit également siens les idéaux de ses grands-parents: l'unité du monde catholique et la conquête d'un empire, qu'il finança au moyen des richesses provenant du Nouveau Monde (le Mexique est conquis par Cortés en 1519-1521, le Pérou par Pizarre en 1531-1533). Il était assisté dans son entreprise par l'ordre des Jésuites, fondé en 1540 par Ignace de Loyola.
En 1556, Charles Quint abdiqua, laissant l'Espagne à son fils Philippe II et ses possessions germaniques à son frère, qui devait devenir empereur sous le nom de Ferdinand Ier.
Philippe II fut aussi sédentaire que son père avait été nomade, aussi bureaucrate qu'il avait été guerrier. De son palais-couvent de l'Escurial (qui commémore la victoire de Saint-Quentin en 1557 sur les troupes françaises), Philippe II gouverna un empire "sur lequel le soleil ne se couchait jamais" et conquit l'affection de ses sujets. En 1580, il acquit le Portugal et toutes ses possessions. Loin de renforcer l'Empire, cette union ne fit qu'exposer les routes maritimes et les colonies portugaises aux attaques des Néerlandais et des Anglais, et accroître l'hostilité des Portugais à l'encontre des Espagnols. Le règne de Philippe II fut celui des saints et des grands mystiques (de François Borgia à Jean de la Croix et Thérèse d'Avila) et fut profondément marqué par la défense de la religion catholique. Il reste aussi célèbre pour deux grands affrontements navals : après un siècle de conquêtes, l'Empire ottoman fut arrêté dans sa progression par don Juan d'Autriche, demi-frère de Philippe II, en 1571, à la bataille de Lépante ; en représailles contre une intervention des Anglais aux Pays-Bas, Philippe II lança, en 1588, à l'assaut de l'Angleterre son "Invincible Armada" (130 vaisseaux, 30 000 hommes), qui fut détruite par la tempête et les feux des navires anglais. Cette ambitieuse politique impériale dépassa les ressources des mines d'or et d'argent américaines: Philippe II fit plusieurs fois banqueroute à partir de 1575.


Le déclin


Les monarques qui succédèrent à Philippe II ne s'identifièrent pas au destin de l'Espagne et laissèrent le pouvoir à des favoris, les validos. Philippe III (1598-1621) abandonna ainsi le gouvernement au duc de Lerma, grand organisateur de courses de taureaux, qui manipula la monnaie et chassa les morisques (1609). Sous le règne de Philippe IV (1621-1665), passionné de théâtre et de chasse, le brillant mais peu diplomate comte-duc d'Olivares entraîna l'Espagne dans la guerre de Trente Ans: après des victoires éclatantes, les armées françaises consacrèrent le déclin militaire de l'Espagne à Rocroi (1643), puis à Lens (1648). Pendant ce temps, les menées centralisatrices d'Olivares suscitèrent en 1640 des révoltes au Portugal et en Catalogne: le Portugal recouvra son indépendance, et la Catalogne passa sous domination française jusqu'en 1652. Le dernier roi de la maison de Habsbourg fut Charles II, dont le règne (1665-1700) fut marqué par des intrigues, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, ainsi que par l'effondrement de l'économie.


L'Espagne des Bourbons


Le XVIIIe siècle s'ouvrit par la guerre de la Succession d'Espagne (1701-1714), Charles II ayant légué son royaume au duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, et l'Angleterre et l'Autriche ayant reconnu l'archiduc Charles de Habsbourg.


Rupture dynastique et institutionnelle


Au changement de la maison royale et de modèles culturel et politique - l'Espagne va suivre alors les modes françaises - s'ajouta avec les premiers Bourbons - Philippe V (1700-1746), Ferdinand VI (1746-1759) et Charles III (1759-1788) - une réforme de l'administration centrale allant dans le sens de la rationalisation et de la centralisation, tandis que le développement économique faisait l'objet d'un intérêt accru : au milieu du siècle, l'Espagne connut une explosion démographique et une prospérité relative. Les Bourbons atteignirent également l'objectif visé par Olivares : l'abolition des privilèges particuliers (les fueros) dont jouissaient la Catalogne (décrets de Nueva Planta, 1715), l'Aragon et Valence. De collection de royaumes, l'Espagne était devenue une union de provinces.
L'importance de l'influence française ne signifiait cependant pas la subordination de l'Espagne à la politique étrangère de Versailles. Le mariage de Philippe V avec une Italienne, Elisabeth Farnèse, se solda rapidement par des ambitions territoriales (les traités d'Utrecht et de Rastatt, en 1713-1714, avaient enlevé à l'Espagne sa souveraineté sur les Pays-Bas et les possessions italiennes), un état de guerre permanent et le départ des conseillers français. Ferdinand VI, quant à lui, instaura la paix en observant la neutralité dans les conflits franco-anglais, en s'entourant de conseillers espagnols et en attelant son administration à la reprise économique. Charles III, despote éclairé par excellence (il expulsa les Jésuites en 1767), s'intéressa de près à l'empire colonial, instaurant même un libre-échange impérial en 1778. Cependant, convaincu que l'Amérique espagnole était au premier chef menacée par l'Angleterre, il conclut un "pacte de Famille" avec la France, entraînant par là son pays dans la guerre de Sept Ans (1756-1763) et la guerre de l'Indépendance américaine (1776-1783).


La Révolution et l'époque napoléonienne


La tourmente révolutionnaire surprit Charles IV (1788-1808), monarque entièrement sous l'emprise de Manuel Godoy, favori devenu Premier ministre en 1792 et l'amant de la reine Marie-Louise. Il tenta de préserver l'Espagne de la contagion française et suspendit tous les programmes de réformes. Entrée dans la guerre contre la France, l'Espagne signa rapidement la paix de Bâle (1795). Devenu "prince de la Paix", Godoy négocia le traité d'alliance de San Ildefonso avec le Directoire (1796). Désormais l'Espagne apporta son soutien financier à la coûteuse politique militaire française et subit les assauts des Anglais contre son empire et sa force navale (destruction de la flotte franco-espagnole à la bataille de Trafalgar en 1805).
En mars 1808, le soulèvement d'Aranjuez chassa Godoy et contraignit le roi à abdiquer en faveur de son fils, qui accéda au pouvoir sous le nom de Ferdinand VII. En mai, Napoléon convoqua Charles IV et Ferdinand VII à Bayonne et les contraignit tous deux à renoncer à leurs prétentions au trône, au profit de son frère Joseph Bonaparte. Le soulèvement du peuple espagnol contre l'armée d'occupation française (le célèbre Dos de mayo célébré par Goya) déclencha une terrible guerre de partisans, génératrice de représailles atroces: dès l'été 1808, les Français se virent infliger quelques défaites par les Espagnols (capitulation du général Dupont à Bailén) et les Anglais (capitulation de Junot à Sintra), mais, conduits par Napoléon en personne, ils reconquirent la péninsule en 1810, à l'exception du Portugal et de Cadix. Toutefois, ce conflit permanent affaiblit l'Empire français au moment de la campagne de Russie, tandis que le général anglais Arthur Wellesley (qui devait devenir le duc de Wellington) entreprit une guerre d'usure qui débouchera en 1813 sur la victoire de Vitoria et contraindra Napoléon à évacuer l'Espagne. D'autre part, l'hostilité aux Français avait amené le peuple espagnol à adopter ses propres formes de gouvernement, en l'absence du roi et d'une grande partie de la noblesse : les Cortes de Cadix, dominées par la bourgeoisie, promulguèrent une Constitution démocratique en 1812.


La période des troubles


A son retour en 1814, Ferdinand VII "le Désiré" trouva une Espagne ravagée par la guerre et appauvrie par l'affaiblissement de ses positions en Amérique (les colonies espagnoles vont s'émanciper de 1820 à 1824). Lui-même se révéla un absolutiste vindicatif, dont la brutalité suscita un intermède (1820-1823) révolutionnaire libéral (le soulèvement mené par Riego marque le début de l'intervention de l'armée dans la vie politique espagnole), auquel seule une action décidée par la Sainte-Alliance et confiée à la France (l'expédition des "Cent Mille Fils de saint Louis") put mettre un terme. A sa mort, Ferdinand, qui avait aboli la loi salique, laissa le trône à sa fille Isabelle, sous la régence de sa mère Marie-Christine, ce qui provoqua la révolte de son frère don Carlos: un premier soulèvement carliste (1833-1839) éclata entre les partisans libéraux d'Isabelle II et les absolutistes qui entouraient son frère don Carlos. Les libéraux triomphants sécularisèrent et vendirent les biens de l'Eglise (c'est la desamortizacion), créant ainsi une nouvelle classe de propriétaires terriens qui vint renforcer le parti conservateur: la déception de la masse des paysans la rendit de plus en plus sensible aux théories anarchistes. Quand la régente Marie-Christine tenta de suspendre la Constitution de 1837, l'armée, dirigée par le progressiste Espartero, l'exila (1840) et, en 1843, déclara majeure Isabelle, alors âgée de treize ans.
Après une période modérée, une série de scandales et le déséquilibre permanent provoqué par l'alternance des gouvernements O'Donnell et Narvaez provoquèrent, en 1868, un complot militaire ourdi par les généraux Juan Prim et Francisco Serrano (1810-1885) qui contraignit Isabelle II à s'exiler. Après l'échec de la candidature d'un prince prussien (qui amena la guerre franco-allemande), puis le règne du duc Amédée de Savoie (1870-1873), la république fut proclamée: elle se heurta aux soulèvements des carlistes, des fédéralistes et des Cubains. Le pronunciamiento du général Martinez (1874) ramena les Bourbons en la personne d'Alphonse XII.


La restauration des Bourbons


Le gouvernement formé par l'homme d'Etat conservateur Antonio Canovas del Castillo (1828-1897) avait pour fondement la crainte de la révolution et pour méthode la manipulation de l'électorat. En 1876, une Constitution conservatrice se substitua à la charte libérale de 1869 et, pendant près de vingt ans, le pouvoir passa régulièrement, mais artificiellement, du parti de Canovas aux libéraux. Conjuguée au libre-échange, la paix fut un facteur de développement économique, dont les principaux bénéficiaires furent les bourgeoisies catalane et basque, qui commencèrent cependant à apporter un soutien plus actif aux mouvements autonomistes régionaux. A la même époque, on assista au développement rapide de mouvements ouvriers souscrivant aux idées socialistes et anarchistes.


L'Espagne des crises


En 1898, l'Espagne perdit ses dernières colonies - Cuba, Porto Rico et les Philippines - au cours de la guerre hispano-américaine. Ce désastre suscita une grave remise en question dans la "génération de 1898" (Ortega y Gasset, Unamuno), qui entreprit de réinterpréter l'histoire de l'Espagne. Une tentative de restauration de son prestige, fondée sur l'impérialisme, eut pour seul résultat une longue et âpre guerre dans le Nord marocain (1909-1925). La grève générale de 1909 à Barcelone révéla à la fois l'ampleur du malaise ouvrier et celle de l'organisation syndicale. Antonio Maura (1853-1925) et José Canalejas (1854-1912) seront impuissants devant les pesanteurs de la société et les archaïsmes de l'économie, le durcissement de l'oligarchie et l'omnipotence des "caciques" à l'échelon local. En 1917, une vague de grèves et de terrorisme déferla sur la Catalogne et les Asturies, des officiers constituèrent des juntas de defensa. Le gouvernement fit appel à l'armée, qui tira sur les grévistes. La guerre mondiale est pourtant favorable à l'économie espagnole, qui profite du conflit: la prodigalité des "nouveaux riches" éclate dans les années 1920 à Madrid et à Barcelone. Mais les tensions s'exaspèrent dans les masses paysannes et ouvrières; les syndicats s'opposent aux milices armées de la bourgeoisie. Le général Primo de Rivera, qui prend le pouvoir le 13 septembre 1923, instaure une dictature qui se lance dans une politique de grands travaux et rétablit la situation militaire au Maroc. Mais l'absence d'une véritable politique sociale, la persécution des intellectuels et l'agitation de certains milieux conservateurs, la montée des autonomismes entraînent des difficultés croissantes, et Primo de Rivera se retire en janvier 1930. Les élections municipales d'avril 1931, bien qu'ayant conservé la majorité aux monarchistes, donnèrent toutes les grandes villes aux républicains. Désireux à la fois de pacifier et de clarifier le débat, Alphonse XIII prit le chemin de l'exil, sans abdiquer. La république fut proclamée le 14 avril 1931.


La seconde république


La gauche remporta les élections de juin 1931 et fit adopter une nouvelle Constitution particulièrement démocratique. Le nouveau gouvernement multiplia les initiatives : il abolit les titres de noblesse, modifia le code pénal, autorisa le divorce, sépara l'Eglise et l'Etat, interdit les Jésuites, entreprit de laïciser l'enseignement, attribua un statut d'autonomie à la Catalogne et réduisit considérablement le nombre des officiers. Sur le plan social, une ambitieuse réforme agraire fut mise en chantier. Toutes ces mesures suscitèrent l'hostilité du clergé, des propriétaires terriens et des militaires : un putsch échoua à Séville en 1932. A l'extrême gauche, anarchistes et socialistes maximalistes dénonçaient quant à eux la lenteur des réformes et entretenaient une agitation violente. L'aggravation de la crise économique alourdit encore le climat. Le président Alcala Zamora décida alors de dissoudre l'Assemblée, et les élections de novembre 1933 virent la victoire du centre et de la droite légaliste regroupée dans la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), dirigée par Gil Robles. Mais l'extrême gauche accepta difficilement le résultat des élections et se montra très menaçante. De son côté, la CEDA se radicalisa et imposa une politique de réaction sociale. Avec l'aide des communistes, le syndicat UGT (Union générale du travail) déclencha une insurrection à Madrid, alors qu'un soulèvement éclatait en Catalogne (l'Etat catalan fut proclamé par Lluis Companys, le 6 octobre 1934). L'insurrection des mineurs des Asturies, en octobre 1934, se révéla la plus durable, mais fit finalement l'objet d'une répression sanglante. En janvier 1936, la Chambre était à nouveau dissoute et le Frente popular, rassemblant les forces de gauche, remporta les élections. Mais le nouveau gouvernement, dirigé par Manuel Azaña, ne parvint pas à faire face à la vague d'assassinats et de violences (notamment à l'égard du clergé) qui submergea l'Espagne. La majorité des socialistes, les communistes et les anarchistes ne croyaient plus à la solution démocratique et en appelaient à la révolution sociale. A droite, la CEDA se démembrait alors que les monarchistes et les phalangistes de José Antonio de Primo de Rivera rejetaient toute stratégie légaliste et prônaient une contre-révolution violente.


La guerre d'Espagne


L'assassinat du leader monarchiste Calvo Sotelo, le 13 juillet 1936, précipita un putsch fomenté par un groupe de généraux (notamment le monarchiste Sanjurjo, et Mola partisan, lui, d'une dictature républicaine): le 18 juillet, il se heurta à la résistance inattendue du gouvernement légal; à la fin du mois, les putschistes ne contrôlaient en fait que le nord-ouest du pays et une partie de l'Andalousie. En octobre, ils parvinrent cependant à faire la jonction de leurs forces du Nord et du Sud, sous la conduite du général Franco, entré dans la rébellion après ses troupes mais que la levée du siège de l'Alcazar de Tolède avait imposé à l'armée. En juin 1937, l'enclave républicaine du Pays basque était conquise. En avril 1938, les nationalistes atteignirent la Méditerranée à Vinaroz, isolant la Catalogne du reste du territoire républicain. Après avoir bloqué une contre-offensive, ils attaquèrent de nouveau en décembre 1938 et prirent Barcelone le 25 janvier 1939. Ils entrèrent à Madrid le 28 mars et à Valence le 30.
Dans ce conflit, l'intervention des puissances étrangères avait joué un grand rôle. De nombreux "volontaires" italiens et les aviateurs allemands de la légion Condor épaulèrent le camp nationaliste. Avions et bateaux germano-italiens rendirent possible le transbordement des troupes marocaines sur le territoire métropolitain. La présence de nombreux techniciens permit aux nationalistes de tirer pleinement parti du matériel moderne qu'ils recevaient. Les républicains organisèrent les "Brigades internationales", composées de volontaires étrangers. L'URSS fournit un nombre considérable de tanks et d'avions aux républicains.
Chaque camp trouva rapidement sa raison d'être dans le rejet fanatique de l'autre mais, de part et d'autre, les dissensions internes étaient très importantes. Les monarchistes alphonsins, tenants d'une monarchie constitutionnelle, se différenciaient très nettement des carlistes, qui aspiraient à une royauté traditionaliste. Les courants politiques de sensibilité catholique constituaient un ensemble hétérogène allant de la démocratie chrétienne à l'autoritarisme corporatiste. Quant aux phalangistes, ils incarnaient un courant fasciste, laïcisant et antimonarchiste, à l'idéologie plus ou moins révolutionnaire. Les militaires étaient également très divisés. Manoeuvrant habilement, le général Franco, désigné comme successeur du général Sanjurjo, mort accidentellement, se déclara chef de l'Etat le 1er octobre 1936 et rassembla en août 1937, en un parti unique, toutes les mouvances politiques du camp nationaliste. Restaurant pour son propre usage le titre médiéval de Caudillo, il obtint, bien que tardivement, la reconnaissance du gouvernement nationaliste par le Vatican, préoccupé du sort des catholiques basques combattant du côté des républicains, alors que les évêques espagnols s'étaient rapidement engagés dans la "croisade" antirépublicaine.
Dans le camp républicain, l'Etat eut tout d'abord du mal à exercer son autorité, alors que les milices des partis de gauche se livraient à des collectivisations anarchiques, qui désorganisaient l'économie, et procédaient à des épurations sanglantes visant des fascistes avérés ou supposés : un cinquième du clergé espagnol fut ainsi massacré. Très vite, les socialistes minimalistes, les communistes et la gauche "bourgeoise" s'allièrent pour réclamer la fin des exactions et de l'anarchie économique. Les socialistes maximalistes, les anarchistes de la CNT (Confédération nationale du travail) et les marxistes antistaliniens du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) étaient au contraire favorables à une révolution sociale immédiate. La lutte entre ces deux factions déboucha sur une insurrection des anarchistes et des membres du POUM à Barcelone, en mai 1937 : l'échec du soulèvement marqua la victoire définitive de la coalition hétéroclite des "modérés". Le nouveau gouvernement de Juan Negrin mit fin aux persécutions religieuses, relança l'économie et fit des ouvertures à la bourgeoisie et à l'Eglise. Mais l'aggravation de la situation militaire fit éclater ce consensus fragile, les socialistes dénonçant l'emprise d'un parti communiste de plus en plus envahissant. Jusqu'aux derniers jours du conflit, le camp républicain fut déchiré par des querelles intestines: du 5 au 10 mars 1939, à Madrid, moins de quinze jours avant la reddition de la capitale, des combats opposèrent des unités communistes à des socialistes et à des anarchistes.


L'Espagne de Franco


Le régime franquiste s'installait dans un pays ruiné (l'Espagne a perdu 30 % de sa capacité productrice agricole et industrielle) et décimé par la guerre (145 000 morts, 134 000 fusillés, 630 000 victimes de maladies et de malnutrition, 440 000 exilés).


Les débuts du franquisme


L'idéologie officielle du nouveau pouvoir exaltait une Espagne traditionaliste et antimoderniste, fondée sur la religion catholique, le corporatisme (en 1942, les membres des Cortes sont pour l'essentiel élus par les corporations économiques et culturelles), l'évocation mythique d'un passé glorieux et le rejet de la franc-maçonnerie, du socialisme et de la démocratie. En réalité, le régime franquiste était plus autoritaire que fasciste, et l'on a pu dire que, bien loin d'avoir imposé une idéologie totalitaire, il avait puissamment contribué à la désaffection de toutes les idéologies. Franco se révéla un pragmatique, secret et taciturne (il n'a jamais théorisé sa politique et n'a pas laissé de Mémoires), qui manipula les hommes et les courants et paya ses alliés d'ingratitude (il refusa à Hitler l'entrée en guerre de l'Espagne aux côtés des puissances de l'Axe et se contenta de l'envoi symbolique de la division Azul sur le front russe). Mais la défaite des forces de l'Axe plaça le régime dans une situation difficile: à partir de 1943, de nombreux généraux réclamèrent le retour à la monarchie et, en 1944, des groupes de guérilleros républicains s'infiltrèrent dans le pays depuis la France. L'Espagne ne fut pas acceptée au sein de l'ONU et se retrouva au ban des nations.
Malgré tout, le régime parvint à survivre. Le fuero du 19 juillet 1945 précisa les droits fondamentaux des Espagnols, et la loi de succession du 1er avril 1947 définit le régime comme une monarchie dont Franco était le régent à vie. Ces concessions accompagnaient l'arrivée au gouvernement de ministres issus de l'Action catholique et soucieux d'une certaine libéralisation du régime. Mais le retour de l'Espagne sur la scène internationale fut facilité par la guerre froide et marqué par la signature d'un accord hispano-américain (1953), d'un concordat avec le Vatican (1953), ainsi que par son entrée à l'ONU (1955). Néanmoins, la politique libérale du ministre de l'Education, Ruiz-Giménez, déboucha en février 1956 sur une agitation estudiantine qui dégénéra en crise politique, dénouée par le renvoi du ministre et l'arrestation de quelques phalangistes. Franco n'en resta pas moins pleinement conscient du malaise qui s'était emparé de la société, d'autant plus que l'économie espagnole, très retardataire, subvenait de moins en moins aux besoins du pays: en 1950, 50 % de la population active travaillait encore dans le secteur primaire; des barrières douanières très élevées, liées à des préoccupations autarciques et à l'extrême modicité du coût de la main-d'oeuvre agricole, avaient freiné une mécanisation onéreuse ; afin de réduire au minimum les importations, l'Institut national d'industrie (INI) avait suscité la constitution d'un vaste secteur industriel public et parapublic.


Vers le "miracle économique" espagnol


Franco fit prendre au régime un tournant décisif, lors des remaniements ministériels de février 1957, puis de juillet 1962 et d'octobre 1969, en faisant appel à des technocrates majoritairement issus de l'Opus Dei, véritable franc-maçonnerie confessionnelle créée en 1936. Animés par Laureano Lopez Rodo, éminence grise de l'amiral Carrero Blanco, le plus proche collaborateur de Franco, les ministres de l'Opus mirent en oeuvre une politique économique audacieuse : assainissement des finances, libéralisation de l'appareil économique, ouverture du pays aux capitaux étrangers, développement d'une industrie compétitive, investissements touristiques. Cette politique inaugura un véritable "miracle économique" espagnol. De 1960 à 1974, le revenu moyen par habitant bondit de 300 à 2 000 dollars, la production de l'acier fut multipliée par cinq, le parc automobile, qui était d'une voiture pour 100 h., passa à un véhicule pour sept. Alors que le nombre des journaliers agricoles diminuait très nettement, les secteurs secondaire et tertiaire augmentaient considérablement, les classes moyennes acquérant une importance de plus en plus grande dans la société. En 1974, il y avait 194 425 chômeurs en Espagne, soit seulement 1,47 % de la population active.
Si l'Espagne sortait enfin du sous-développement, le régime n'en retirait aucun bénéfice politique: les mouvements de contestation se faisaient de plus en plus nombreux; de nouvelles structures syndicales illégales étaient apparues, le nombre de grèves s'était accru considérablement, les étudiants s'agitaient. Plus grave encore pour le régime était l'attitude critique d'une grande partie du clergé espagnol, surtout celle qui n'avait pas connu la guerre civile. Dès avant Vatican II, l'Eglise n'était plus le soutien inconditionnel du franquisme. En septembre 1971, la majorité des prêtres et évêques espagnols exprima son regret de l'attitude antidémocratique de l'Eglise avant et pendant la guerre civile. Le troisième foyer d'opposition était celui des nationalismes renaissants dans un Etat fortement centralisateur : depuis 1939, le Pays basque et surtout la Catalogne avaient souffert de nombreuses discriminations et perdu toute autonomie. Le régime franquiste ne parvint pas vraiment à juguler le mécontentement généralisé : les quelques concessions telles que la libéralisation partielle de la presse (1966) ou la liberté de culte enfin accordée (1967) aux confessions non catholiques furent jugées insuffisantes ; le terrorisme basque se développa.
C'est dans ce contexte que les monarchistes réussirent à imposer leur solution pour l'après-franquisme : certes, depuis la loi de 1947, le caractère monarchique du régime était officiellement reconnu, mais aucun dispositif constitutionnel n'avait fixé avec précision le mécanisme de la succession, même si, en 1948, le jeune Juan Carlos, petit-fils d'Alphonse XIII, était rentré en Espagne pour y recevoir une éducation militaire (son passage par les écoles des trois armes devait le servir plus tard dans ses relations avec l'armée) et universitaire. Au terme d'une lutte d'influence avec les phalangistes, le clan technocratique, favorable à la monarchie, l'emporta et, le 25 juillet 1969, Juan Carlos était officiellement nommé "prince d'Espagne". Le 19 juillet 1974, gravement malade, Franco lui céda l'intérim de ses fonctions. Au sein de l'entourage du Caudillo, la tendance dure (le Bunker) sembla alors l'emporter, malgré l'assassinat en juillet 1973 de Carrero Blanco, Premier ministre et chef de l'opposition à de nouvelles réformes. Le 20 novembre 1975, Franco s'éteignait. L'après-franquisme débutait dans l'incertitude la plus totale.


L'Espagne démocratique


Contrairement aux inquiétudes de nombreux Espagnols, la transition vers la démocratie se déroula sans heurts majeurs. Juan Carlos, intronisé le 27 novembre 1975, joua un rôle essentiel: après avoir confirmé le dernier Premier ministre de Franco, Arias Navarro, qui ne put que faire la preuve de son impuissance devant la situation politique et sociale, le roi fit appel à Adolfo Suarez, le 3 juillet 1976. Ce technocrate issu du sérail n'effraya pas les adversaires du changement et put ainsi obtenir des Cortes le vote d'un texte révolutionnaire: la loi pour la réforme politique, ratifiée par référendum le 15 décembre 1976. Ce texte stipulait que les Cortes, élues par le peuple, exerçaient la fonction législative et constituante, et préparait de ce fait le retour en douceur de la démocratie. Le corollaire indispensable de cette loi fut l'instauration du pluripartisme, qui s'acheva en juin 1977 par la légalisation du PCE (parti communiste espagnol), épouvantail de la droite et de l'armée. Les élections du 25 juin 1977 confirmèrent le soutien de la majorité des Espagnols à cette évolution en douceur vers plus de liberté. L'UCD (Union du centre démocratique), parti de centre-droit dirigé par Adolfo Suarez, et le PSOE (parti socialiste ouvrier espagnol) se taillèrent la part du lion au détriment des partis plus radicaux tels que l'Alliance populaire à droite ou le PCE à gauche. Mais partis politiques et syndicats firent preuve d'un sens remarquable des responsabilités en signant le "pacte de la Moncloa", qui maintint les affrontements politiques et les exigences salariales dans des limites compatibles avec la survie de la jeune démocratie.
Si les conservateurs libéraux avaient su négocier le tournant démocratique, ils ne réussirent pas pour autant à se maintenir à la tête du gouvernement. Aux élections de 1982, les socialistes remportèrent la majorité absolue des sièges et s'installèrent jusqu'en 1996 au pouvoir, gardant la confiance d'une grande partie de l'électorat, en dépit d'une conjoncture économique morose.
En désaccord de plus en plus net avec le régime franquiste depuis le début des années 1960, l'Eglise accepta sans grande difficulté le nouvel ordre démocratique. La hiérarchie catholique s'en tint ainsi à une stricte neutralité lors des élections constituantes de 1977. Certains évêques dénoncèrent cependant un Etat agnostique légalisant le divorce, l'avortement et la liberté de l'enseignement.
Dans l'armée, la démocratisation du pays fut plus mal vécue. La légalisation du PCE fut une douloureuse surprise. Bien des militaires voyaient également dans les statuts des communautés autonomes une menace mortelle pour l'unité nationale, dont ils se sentaient les garants. A partir de 1977, les cercles militaires les plus hostiles à la démocratie échafaudèrent des plans de coup d'Etat. Le 23 février 1981, le lieutenant-colonel Antonio Tejero prit d'assaut la Chambre des députés. L'intervention du roi fit avorter le complot, dont l'échec marqua la fin des états d'âme de l'armée, qui trouva dans l'intégration atlantique (l'Espagne entra dans l'OTAN en 1982) de nouvelles perspectives d'avenir.
L'entrée de l'Espagne dans la CEE en 1986 a conforté la réussite du desarrollo ("développement"), consacré par le succès des jeux Olympiques de Barcelone et de l'Exposition universelle de Séville en 1992. Mais les lendemains de la fête se sont révélés pénibles: perte de compétitivité des entreprises, accroissement brutal du chômage (24,4 % en 1994), dévaluation de la peseta (dépréciée en 1994 de 25 % par rapport au mark), multiplication des scandales politiques et financiers qui ont terni l'image du Premier ministre Felipe Gonzalez et du PSOE. Gouvernant à la fin avec une majorité moribonde, celui-ci a laissé place au conservateur José Maria Aznar Lopez, chef du Parti populaire, à la suite des élections de mars 1996, dont les grands vainqueurs furent aussi les nationalistes catalans et basques, recours indispensables à la constitution de la nouvelle majorité.


Etat et institutions


La Constitution, adoptée par les Cortes le 31 octobre 1976, a été ratifiée par référendum le 6 décembre 1978. Elle instaure une monarchie parlementaire. Le roi est chef de l'Etat, la non-responsabilité et l'inviolabilité de la personne royale sont reconnues, de même que la nécessité du contreseing, mécanisme classique des monarchies constitutionnelles qui transfère la responsabilité du roi aux signataires de ses décisions. L'Espagne se voit dotée des principaux attributs d'une démocratie parlementaire : le pouvoir législatif est partagé entre deux Chambres, l'Assemblée nationale, élue pour quatre ans selon un système proportionnel atténué, et le Sénat, élu pour la même durée suivant un mode de scrutin majoritaire à un tour. Si une motion de censure est votée ou s'il ne parvient pas à obtenir la majorité quand la question de confiance est posée, le gouvernement doit se retirer. Le dispositif institutionnel épargne cependant au chef du gouvernement l'épreuve de la double investiture et impose à l'opposition la notion de "censure constructive" : aucune motion de censure ne peut être déposée sans présentation simultanée d'un candidat à la présidence. Un Tribunal constitutionnel veille à la constitutionnalité des lois et un Défenseur du peuple joue le rôle de médiateur. Le catholicisme n'a plus le statut de religion d'Etat.
Mais l'aspect le plus original de la Constitution espagnole réside dans le règlement de la question des nationalités. Adoptant un système intermédiaire entre centralisme et fédéralisme, la Constitution affirme "l'unité indissoluble de la nation espagnole", mais "reconnaît et garantit le droit à l'autonomie des nationalités et régions qui en font partie". L'Espagne est donc un Etat composé de dix-sept régions autonomes, disposant chacune d'un statut d'autonomie particulier.


Culture et civilisation


L'Espagne n'a jamais bien su si elle était une "fin de terre", le dernier réduit excentrique de l'Europe, ou la frontière perpétuellement repoussée des pionniers et des croisés, la base de tous les départs vers les nouveaux mondes. Cette incertitude provoque les mouvements contrastés qui animent son histoire politique et intellectuelle, ses vagues d'expansion, qui jettent ses marins, ses conquistadores et ses missionnaires sur tous les continents, et ses périodes de torpeur, de repli sur soi, de déchirements internes. Derrière l'image d'une Espagne toujours changeante et imprévisible - et malgré certains historiens modernes qui veulent reconnaître une hispanité profonde et immuable qui s'enracine bien avant les dominations romaine et wisigothique et qui perdure sous l'islam andalou comme à travers les révolutions économiques et sociales contemporaines -, peut-être convient-il d'identifier des Espagnes sur cette terre paradoxale où fleuves et cordillères non seulement découpent et cloisonnent le relief, mais encore opposent les paysages- des brumes de Galice et des Asturies aux déserts pierreux et écrasés de soleil du sud de la Meseta-, séparent les langues, distinguent les coutumes et les traditions.


L'identité espagnole


L'Espagne, à tout le moins, est diverse : elle a recueilli quelque chose de chacun des peuples qui l'ont parcourue et occupée - Ibères, Celtes, Phéniciens, Grecs, Carthaginois, Romains, Vandales, Suèves, Wisigoths, Arabes, Berbères, Francs. Et sa véritable originalité fut d'être pendant des siècles le creuset de trois cultures et de trois religions : chrétiens, juifs et musulmans, sous des hégémonies politiques différentes et par-delà le conflit endémique de la Reconquête, s'enrichirent longtemps - et enrichirent l'Europe - de leurs mutuelles différences : l'école des traducteurs de Tolède nourrit la pensée médiévale de la philosophie grecque, de la médecine et de la science arabes ; le roi Alphonse X le Sage réunit une équipe de savants musulmans, juifs et chrétiens pour établir l'inventaire général des connaissances de son temps. La poésie bédouine offre ses thèmes et ses rythmes au premier lyrisme espagnol, les jeunes seigneurs mozarabes - chrétiens vivant sous la domination musulmane - rivalisent en langue arabe avec les panégyristes de la cour califale de Cordoue, les maçons mudéjars - musulmans habitant les territoires reconquis par l'Aragon et la Castille - appliquent à la construction des églises gothiques leurs méthodes d'utilisation de la brique et du plâtre sculpté.
C'est peut-être, en effet, dans l'art que se manifeste le plus nettement une continuité hispanique : dans la pratique de certaines techniques de construction, comme celle de l'arc en fer à cheval, qui sous-tend aussi bien les églises wisigothiques que la Grande Mosquée de Cordoue, la synagogue de Tolède ou les audaces architecturales de Gaudi à la Colonia Güell; dans l'outrance baroque des palais et des cathédrales, où foisonnent arabesques, volutes et entrelacs, de l'Alhambra de Grenade au Transparente de Tolède, mais aussi dans l'écriture labyrinthique d'un Gongora; dans la résurgence continue d'un univers fantastique, des miniatures qui illustrent les innombrables commentaires de l'Apocalypse aux Xe et XIe siècles aux monstres que réveillent les "peintures noires" de Goya, le Guernica de Picasso ou les dérisions dramaturgiques d'Arrabal.
"Du sang, de la volupté et de la mort" : tout peut être cruel en Espagne, de la corrida au combat politique; rien n'est jamais médiocre. Il existe une Espagne, éclairée par les bûchers de l'Inquisition ou les incendies des guerres civiles, qui ajoute le sang à l'or et qui rend un culte à la mort ("Viva la muerte!") parce qu'elle ressent trop intensément le "sentiment tragique de la vie". Le Nouveau Monde ne suffit pas à l'Espagne, pas plus à l'avidité de l'aventurier illettré qu'est Pizarre qu'aux scrupules religieux du roi bureaucrate qu'est Philippe II. Face au conquérant ébloui par l'or de l'Amérique se dresse le mystique - Jean de la Croix, Thérèse d'Avila - qui cherche sa lumière dans l'extase de la nuit. Du Siècle d'or, qui impose à l'Europe la loi du tercio et ses modes vestimentaires, à la "génération de 98", qui ressasse le désastre colonial, et à celle qui entreprend de survivre sous le "ténébrisme" franquiste, l'Espagne connaît le double vertige de l'ascension et de la chute : Ignace de Loyola et Pablo de Ségovie, le saint et le gueux. Elle offre elle-même la parodie de ses mythes et de ses illusions : le picaresque est une des constantes les plus solides de la vision du monde espagnole, le héros génère son envers, la société saisit sa vérité dans un retournement carnavalesque, les marges sociales et esthétiques constituent un espace permanent de critique et de commentaire des conventions politiques et morales. Don Quichotte, héros problématique, ne déraisonne jamais si bien qu'en compagnie de Sancho Pança.


La musique


L'Espagne jouit d'une riche tradition musicale, attestée dès l'époque romaine : Pline, Martial et Juvénal témoignaient déjà de l'attrait des chanteuses et des danseuses bétiques.
Au Moyen Age, avant l'invasion musulmane (711), l'Eglise wisigothique avait engendré un large corpus de plain-chant liturgique, dit plus tard "mozarabe" car pratiqué par les chrétiens jusqu'au concile de Burgos (1080). Les musiciens arabes restèrent cependant les hôtes privilégiés des princes et des évêques jusqu'au XIVe siècle. Ils répandirent l'usage de leurs instruments, et leurs traités, traduits en latin à Tolède, se propagèrent vers le nord. Mais en l'absence de toute musique écrite, il est difficile d'évaluer leur influence sur les quelques recueils médiévaux d'origine ibérique parvenus jusqu'à nous, notamment les Cantigas de Santa Maria, monodies compilées à la cour d'Alfonse X le Sage et, dans le domaine polyphonique, le Codex Calixtinus (XIIe siècle), le codex Las Huelgas et le Llibre vermell de Monserrat (XIVe siècle).
Avec la réunion des couronnes de Castille et d'Aragon, les souverains s'entourent de chapelles particulières, et l'on voit apparaître les premiers grands noms de la musique espagnole : Johannes Cornago, Juan de Anchieta, Pedro de Escobar, Francisco de Peñalosa, Juan del Encina. Abondamment représentés à travers les cancioneros du XVIe siècle, ces musiciens ont contribué à fixer deux genres profanes spécifiques : les romances, récits empruntés à un fonds traditionnel, et les villancicos, chansons populaires comportant un refrain. Avec l'établissement de la Capilla flamenca, en 1516, l'influence flamande va marquer la musique savante espagnole, les grands genres religieux du motet et de la messe, illustrés par des compositeurs comme Cristobal de Morales. Parallèlement, la musique instrumentale se développe à travers les recueils de tablatures des vihuelistes comme Diego Pisador, Alonso Mudarra et Luis de Milan, ou encore les Obras de musica pour clavier d'Antonio de Cabezon.
Dominée par l'influence italienne, l'Espagne du XIXe siècle affirme son identité à travers la zarzuela, qui évolue grâce entre autres à Francisco Barbieri, intégrant à un style mi-italianisant mi-français des accents populaires typiques de Madrid. Dans la seconde moitié du siècle, Breton et Chapi consacrent ce género chico avec des chefs-d'oeuvre admirés par Saint-Saëns. Parallèlement, le musicologue et compositeur Felipe Pedrell sera à l'origine d'une véritable renaissance (Por nuestra musica, 1891), tant par ses travaux sur la musique populaire qu'à travers l'oeuvre de ses élèves, Isaac Albéniz (Iberia, 1906-1909), Enrique Granados et Manuel de Falla (l'Amour sorcier, 1914), dont la seconde manière, moins andalouse et plus dépouillée, s'illustre dans le Retable de Maître Pierre (1923) et le Concerto pour clavecin (1926). De vingt ans plus jeune que de Falla, Roberto Gerhard fut le premier à intégrer les apports de Schönberg, dont il fut le disciple. Aujourd'hui, autour de Cristobal Halffter (Noche pasiva del sentido, 1970) et de Luis de Pablo, se développe une musique espagnole pleinement insérée dans l'avant-garde européenne.
L'époque baroque voit fleurir le villancico, devenu un drame miniature et principalement représenté par Sebastian Duron, organiste de la chapelle royale de Madrid. L'orgue ibérique prospère avec des compositeurs comme Francisco Correa de Arauxo ou encore Juan Cabanilles, cependant que la vihuela cède peu à peu la place à la guitare, dont le répertoire de danses illustré par Gaspar Sanz prend des accents plus populaires. En 1657, El Golfo de las sirenas marque l'avènement de la zarzuela, initialement pièce de divertissement parlée et chantée sur un sujet mythologique, destinée à la cour. Au cours du XVIIIe siècle, tandis que les princes Bourbons cultivent la musique vocale et instrumentale des maîtres européens (Philippe V appelle à la cour le célèbre castrat Farinelli ; Scarlatti et Boccherini passeront une bonne partie de leur carrière à Madrid), la zarzuela se répand dans les provinces, et intègre des sujets contemporains et des éléments de couleur locale. Si les théâtres vivent désormais à l'heure italienne, la musique dramatique espagnole s'affirme à travers la tonadilla escénica, brève pièce comique pour deux à quatre personnages, dont la musique rappelle celle des rues et des tavernes.


La société


L'Espagne des années 1990 bouillonne des métamorphoses inaugurées à la fin des années 1970 et désormais reconnues internationalement sous le terme de movida. Elles expriment la volonté de mouvement et de mutation qui anime une société longtemps figée et profondément transformée depuis la guerre civile et l'autarcie des années 1940.


Religion


Même si l'Espagne n'a aucune religion officielle depuis qu'a été promulguée la nouvelle Constitution, en 1978, les statistiques estiment à 97 % la proportion de catholiques, contre seulement 0,4 % de protestants. Les Espagnols, consultés par enquêtes, ont révélé que trois quarts d'entre eux s'estimaient moins tournés vers la religion en 1988 qu'au cours de la décennie précédente.
L'Eglise gère un patrimoine et bénéficie d'une certaine audience, mais a beaucoup perdu de son influence sur la vie quotidienne des fidèles. Elle parvient difficilement à maintenir les vocations sacerdotales (le nombre des séminaristes est passé de 8 000 en 1960 à 1 800 en 1975) et ses membres tendent à vieillir. Les effectifs des ordres monastiques (bénédictins, cisterciens) baissent sensiblement. Les sectes comblent en partie le vide ainsi créé : l'Eglise de Palmar de Troya, par exemple, possède son propre "pape".


Enseignement


Très développé dans le Sud, l'enseignement permanent des adultes a largement contribué au recul de l'analphabétisme, longtemps l'un des grands maux du pays (7,1 % de la population étaient encore analphabètes en 1990). Après l'éducation générale de base (EGB) et le baccalauréat unifié polyvalent (BUP), cinq types de cursus universitaires s'offrent aux étudiants : facultés (sciences, droit...), écoles techniques supérieures (architecture, agronomie), écoles universitaires (télécommunications, agriculture), enseignement à distance, écoles spécialisées (musique, tourisme). Les principales villes universitaires sont Madrid (125 000 étudiants), Barcelone (86 000) et Valence (37 000), loin devant Saint-Jacques-de-Compostelle, Grenade, Séville et Saragosse.


Santé


Ce domaine, même s'il présente des aspects très novateurs, ne parvient pas à cacher les séquelles d'une période antérieure défavorisée sur le plan nutritionnel (carences alimentaires en particulier). Largement financé et géré par les pouvoirs publics, il intéresse une population dont l'espérance de vie s'est allongée (77 ans en moyenne) [estimation 1997]. La mortalité infantile a largement chuté, et certaines maladies (paludisme, choléra, typhus) ont été éradiquées. La mémoire collective garde le souvenir de l'épidémie dite de "grippe espagnole" : venu du Nouveau Monde, le virus fit entre 20 et 30 millions de victimes en Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Les professions de la santé se sont diversifiées, féminisées et internationalisées; les réseaux médicaux de prévention tendent à couvrir peu à peu l'ensemble du territoire (3,92 p. mille).


Sports et spectacles


D'une façon ou d'une autre, le sport, sous ses multiples formes, souvent spectaculaires, parfois cruelles, est toujours présent dans la vie quotidienne des Espagnols, tant par l'attention qu'ils portent aux compétitions que par la fièvre des paris engagés sur le football (quinielas), sans oublier les non moins populaires courses de taureaux.
Véritable phénomène de société, les compétitions sportives connaissent une forte intensité (ainsi le "Mundial" de football en 1982), qui a culminé en 1992 avec l'événement planétaire des jeux Olympiques de Barcelone. La Vuelta, équivalent espagnol du Tour de France cycliste, passionne chaque année les foules.
La tauromachie, pratiquée initialement par l'aristocratie, qui combattait le taureau à cheval, est devenue au XVIIIe siècle une fête plébéienne, codifiée en 1796 par le matador Pepe-Hillo et peinte par Goya. Elaborée dans les "écoles" de Ronda et de Séville, la corrida, qui ponctue tous les événements importants locaux ou nationaux, n'a pris sa forme actuelle que vers 1830 et passa d'une forme d'affrontement violent avec des bêtes énormes, qu'illustrèrent Pedro Romero, Lagartijo et Guerrita, à un spectacle dominé par la recherche de l'émotion esthétique, dont Juan Belmonte, avec son travail à la cape, fut l'initiateur : sa rivalité avec Joselito tint en haleine une génération d'Espagnols. Les hommes "en habit de lumière" fascinèrent les artistes et les écrivains du monde entier (de Hemingway à Montherlant et à Garcia Lorca), et les figures de Manolete, de Luis Miguel Dominguin, d'Antonio Ordoñez et d'El Cordobés font toujours vibrer les "aficionados".


Médias


L'Espagne compte plusieurs chaînes de télévision nationales et régionales, ainsi qu'un très grand nombre de stations de radio. Censurée durant les trente premières années de la dictature franquiste, la presse a retrouvé sa vigueur et compte 145 titres, dont une grande majorité d'éditions locales et régionales. Parmi les grands quotidiens, dont chacun ou presque propose un supplément dominical, El Pais domine, par le tirage (400 000 exemplaires en semaine, 1 million le dimanche) devant El Periodico de Catalunya, ABC, La Vanguardia, Marca, As, Diario 16, El Correo español. La clientèle, analysée par des enquêtes répétées, se situe "plutôt à gauche" pour El Pais et El Correo español; "plutôt au centre" pour La Vanguardia, ABC et Ya; "plutôt à droite" pour Marca. El Pais, créé en 1976, a une édition internationale qui est diffusée dans une centaine de pays.
L'essentiel des grands titres, à l'exception des deux productions barcelonaises (La Vanguardia et El Periodico), est concentré à Madrid. Dans la presse provinciale se distinguent aussi El Pueblo vasco (Bilbao), La Voz de Galicia (La Corogne), El Diario vasco (Saint-Sébastien), Las Provincias (Valence). En tête des hebdomadaires apparaissent à nouveau El Pais (680 000 exemplaires) et ABC (420 000), même si la revue Teleprograma tire à 800 000 exemplaires. Pour sa part, la télévision enregistre ses meilleurs taux d'écoute avec les jeux et les retransmissions sportives. Les communautés autonomes, qui bénéficient déjà de radios, attendent beaucoup d'une régionalisation des programmes. La Catalogne est irriguée par les ondes de près de 174 radios, dont 114 pour Barcelone (Madrid n'en compte que 31).

Source : Commission européenne